Lieux / Magazine / Portraits / par La Rédac' le 7 septembre 2018 à 18:47 , mis à jour le 8 septembre 2018 à 9:49

S’il est retraité depuis une dizaine d’années maintenant, Jean Moreno n’a toujours pas raccroché ses boîtiers. Et il ne le fera peut-être jamais, du moins pouvons-nous l’espérer. La photographie maintient le regard en éveil, au point que Jean est aujourd’hui juge pour la Fédération Photographique de France. La LFP, une institution dont l’histoire remonte à 1892, sous différents avatars, regroupe 9500 adhérents dans 550 clubs affiliés. Avec de nombreux services à la clé : édition de revues, compétitions ou formations notamment. Soucieux d’aider ses pairs et d’échanger avec eux, Jean est bien sûr membre d’un club photo local. Itinéraire d’un photographe professionnel qui a connu 4 décennies de l’histoire de la photographie avant de redevenir un simple amateur éclairé.

Dans les années 1970,j’ai passé mon CAP Photographe sous l’égide d’un professeur de photographie. Un professeur de dessin des Beaux-Arts de Lyon nous enseignait l’art de la lumière, des points de fuite, du nombre d’or… Après un stage dans l’usine Sinar en Suisse, j’ai continué avec un BP Photographe. J’ai alors été formé au zone system de Ansel Adams, une technique que j’ai approfondi lors d’un stage à Vevey.

Eh oui, à cette époque-là, la technique mise au point par le vénérable et vénéré photographe californien faisait encore référence. C’est dire combien on était loin des facilités que nous offre aujourd’hui l’ère numérique. Pour autant, n’imaginez pas que Jean Moreno a passé les 40 années qui ont suivi englué dans la nostalgie des techniques d’antan. Il s’est constamment mis à jour de toutes les évolutions technologiques du métier et travaille aujourd’hui avec un équipement state of the art. Photoshop CC, Affinity, Canon EOS Mk IV, Mac Pro de 15 “, Mac de bureau avec deux écrans, soigneusement recalibrés chaque semaine. La rigueur du professionnel reste de mise.

 

Photographe industriel salarié

Cette rigueur, il l’a apprise en tant que photographe industriel chez un fabricant de poids lourds. Ici précision et netteté sont de règle pour créer un univers dans lequel le futur acheteur se projette. Une sorte de néoréalisme fantasmagorique. Voilà qui nous éloigne des portraits et paysages mais qui nous permet d’admirer des images dont la complexité de réalisation prend une dimension supérieure. Belles comme des camions.

Il ne faut pas s’y tromper. Ces images, que l’on croirait faites en 3D, sont bien des photographies, mais qui ont nécessité une mise en scène digne d’une production de film. Avec des équipes d’une bonne douzaine de personnes, entre les machinistes, les comédiens, la maquilleuse, le directeur artistique représentant le client et, bien sûr, le photographe pour mener tout cela en faisant office de chef de plateau. Un travail délicat sur la lumière en intérieur, et très compliqué en extérieur.

Et c’est en extérieur que les mises en scène peuvent entraîner le plus de pépins et de complications. Comme pour cette annonce presse pour un véhicule de pompier, shootée dans un camp d’entraînement de sapeurs près de Marseille. Le repérage et la mise en place avaient eu lieu la veille. Il avait été décidé alors de couper un arbre pour créer une atmosphère d’incendie. Le jour J, vers 4h du matin, à la recherche de la bonne lumière, Jean demande à lancer la propagation de fumée comme élément de décor.

Quelques minutes plus tard, des hélicos que nous n’avions pas demandés nous tournaient autour. Le régisseur avait oublié d’informer le camp de pompiers de la mise en scène et ceux-ci ont cru à un vrai feu !

Puis photographe indépendant

Après sa période en tant que photographe salarié, Jean Moreno devient indépendant et opère dans le cadre juridique de sa propre SARL, un statut plutôt rare aujourd’hui. Il travaille à la demande d’agence comme Publicis et BBDO. Seul Renault Trucks lui a permis de nous transmettre ses propres images, et en basse définition, les droits à l’image ayant été cédés de facto par le photographe.

J’ai vendu des photographies pendant très longtemps et quelquefois très cher. Jusqu’à 17000 à 20000 € l’image pour les annonces presse. Mais il faut savoir qu’il y avait une semaine de travail depuis la prise de vue jusqu’au post-traitement.

De la photo de camion au portrait


Mais ça, c’était avant. Si la vente d’images est maintenant une histoire ancienne, la photographie continue. Avec son petit studio Capture One, il tire le portrait de la famille et des amis, et même des affiches pour le groupe de rock de son fils. Quand vous avez la chance de faire partie du cercle de relations de Jean, vous pouvez être assuré d’un portrait travaillé avec le soin extrême que peut apporter un grand professionnel de la lumière.

La mise en scène du vivant demande moins de personnel que les camions mais autant de patience et plus de sensibilité. C’est un jeu à deux où le photographe cède parfois le rôle de metteur en scène au sujet, surtout quand il s’agit d’un enfant, mais le reprend ensuite pour le final cut.

Enjeu du jeu, l’illusion d’arrêter le temps en fixant ensemble quelques millions de pixels pour l’éternité.

…et aux promenades côtières

Quand il quitte sa maison de Corbas, dans le Rhône, pour quelques promenades ou vacances, son Canon fait le déplacement avec lui. Et il en rapporte des images de douceur, de mer apaisée, de soleil agonisant, de nostalgie de fin de journée. Chaque lieu est un contexte photographique, un prétexte à renouveler un exercice qu’il a pratiqué toute sa vie. Mais cette fois, en toute liberté, sans autre mise en scène que celles que la nature et les artefacts humains ordonnent. Comme pour tout autre amateur d’images.


N’est-ce pas ce que chaque photographe cherche à faire : préserver la lumière des jours enfuis ?

Les eaux du silence

Un rocher, une barque, un cygne, un arbre, des bateaux à l’ancre dans le lointain. Quelques sujets en grande solitude suffisent pour l’évoquer. Le grand silence. Celui que seule l’image fixe peut nous permettre de voir. Tous ces sujets semblent perdus, mais par la magie d’un cadrage réussi, ils sont exactement là où ils doivent être. Posés comme sur un lit de mercure miroitant à la pâle lumière d’un jour filtré par les nuées.

Avec quelques nuances de gris

Supprimer la couleur d’un paysage est sans doute un autre exercice de style, mais aussi bien plus que cela. Comme de déplacer le lieu dans le temps par exemple, ou comme contraindre le regard à ne s’attacher qu’aux formes et aux contrastes. Priver l’oeil de couleur, c’est l’intéresser à autre chose et provoquer de nouvelles émotions. C’est aussi recréer un autre univers. Un exercice que Jean Moreno refait volontiers avec talent, peut-être pour retrouver le chemin photographique d’Ansel Adams.

Pour en savoir plus sur Ansel Adams

Ansel Easton Adams (1902-1984) est mondialement connu pour ses photos en noir et blanc du Yosemite Park et de la Sierra Nevada. On lui doit le procédé zone system visant à déterminer l’exposition correcte et l’ajustement du contraste sur le tirage final.

Nous utilisions cette technique en moyen ou grand format, en argentique, car nous devions ensuite donner des indications au labo photo, pour pousser ou au contraire sous-développer les Ektas. Nous utilisions cette technique en moyen ou grand format, en argentique, car nous devions ensuite donner des indications au labo photo, pour pousser ou au contraire sous-développer les Ektas. Il fallait maîtriser parfaitement le matériel : appareil photo et optiques, ainsi que leurs qualités individuelles à pleine ouverture au diaphragme le plus fermé. Mais aussi le film et les produits chimiques utilisés, développeur, fixateur et agents mouillants.

    Une technique complexe, symbole de toute une époque, obsolète aujourd’hui, mais qui a contribué à forger l’expérience et la maîtrise de la lumière de Jean Moreno.
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